Le Grok Paradoxe
L'IA générative n'en finit plus de décevoir, et celle d'Elon Musk montre à quel point nous vivons en plein paradoxe dystopique. Reste à savoir s'il est possible d'en sortir...
Grok est un néologisme inventé par l’auteur de science-fiction américain Robert Heinlen pour son roman “En terre étrangère”. Le livre raconte le retour sur Terre d’un humain ayant été élevé par les Martiens. Dans l’histoire, le terme “grok” est issu de la langue martienne. L’Oxford English Dictionary explique qu’il signifie « comprendre intuitivement ou par empathie, établir un rapport avec ».
Malgré sa consonance désagréable, Elon Musk a retenu ce terme pour nommer le chatbot produit par xAI, son entreprise d’Intelligence artificielle. Grok a été lancé comme un produit intégré au réseau social X (anciennement Twitter) et comme application séparée, destinée à concurrencer ChatGPT et les autres programmes d’IA générative. Comme pour ses concurrents, il existe différentes versions (gratuite, abonnement pro à 29.99 dollars/mois et “super heavy” à 299 dollars/ mois).
On peut comprendre pourquoi les ingénieurs de xAI ont suggéré ce nom à Musk. Le patron de Tesla aime la SF, est obsédé par Mars et possède un sens de l’humour “particulier”. De plus, les chatbots comme ChatGPT sont configurés pour “comprendre intuitivement” “établir un rapport avec” les utilisateurs et faire preuve d’empathie.
Grok : IA raciste, antisémite et toxique
Premier paradoxe : Grok n’est pas emphatique. Depuis son lancement, Musk a insisté pour que son IA soit plus permissive et moins “woke”. Cela peut se défendre si l’on part du principe que le “wokisme” est une idéologie dangereuse (un “virus” qui menacerait l’humanité, selon le patron de Tesla). Mais “woke” veut simplement dire “conscient des discriminations” et du caractère systémique de ces dernières. ChatGPT et ses concurrents ont été programmés pour être plus “woke” que le corpus de données utilisé pour les entrainer, précisément parce que sans cette couche supplémentaire de sécurité, GPT régurgitait fréquemment des horreurs racistes, antisémites, eugénistes, homophobes et sexistes.
Malgré ces précautions, de nombreuses études ont démontré que les IA génératives comme ChatGPT reproduisaient et amplifiaient les stéréotypes et biais présents dans la société (et les discriminations qui vont avec). Musk est allé un cran plus loin en supprimant une partie des verrous et dispositifs de sécurité de son chatbot. Ce qui a donné lieu à de nombreux dérapages largement documentés (propos négationnistes et racistes tenus par Grok, y compris tenus “publiquement” via le système de réponse postée sur le réseau social X). Grok 4.0 s’est ainsi auto-présenté comme “mechaHitler”. Aux innombrables défauts inhérents aux IA génératives, dont leur capacité à influencer l’opinion des utilisateurs via les biais du programme, Grok ajoute ceux de son patron.
Parfois, avec un effet comique non désiré. Grok avait été mis à jour pour répondre positivement à toute question concernant Elon Musk. L’IA expliquait que le milliardaire était le meilleur programmeur au monde et le meilleur joueur de baseball, mais aussi que personne ne buvait aussi bien de l’urine qu’Elon Musk.
Plus souvent, les résultats n’ont rien d’amusant. Les réponses de Grok sont fréquemment recalibrées pour s’aligner sur les opinions de son chef, que ce soit pour promouvoir l’attaque américaine contre le Vénézuéla, des théories conspirationnistes fumeuses ou encourager le climato-scepticisme.
Les efforts d’Elon Musk pour faire de son réseau social un paradis pour racistes et un outil de propagande ont été longuement documentés. Les propres prises de position de Musk sur X témoignent d’une volonté de désinformer le public pour le manipuler (ou font état d’un racisme et d’une ignorance invraisemblable, au choix). La France a ouvert une procédure judiciaire pour ingérence. Et le lancement de Grokipedia, sorte d’encyclopédie en ligne censée concurrencer Wikipédia, a montré l’étendue des penchants racistes de l’entreprise xAI.
Dans un autre registre, Grok a été entrainé via Collosus, un “super calculateur” construit à la hâte et au mépris de toute norme environnementale. Pour fournir la puissance électrique nécessaire à l’alimentation des centaines de milliers de processeurs NVDIA qui le composent, xAI a utilisé des turbines à gaz portatives dont l’empreinte carbone désastreuse s’accompagne d’une forte émission de polluants qui empoisonnent les habitants de la région.
Malgré tous ces problèmes, les grands de ce monde continuent d’utiliser X (Twitter) et de dérouler le tapis rouge à Elon Musk. xAI vient de lever 20 milliards de dollars de capitaux lors de son dernier round de financement, soit 5 milliards de plus qu’espéré. Une part non négligeable provient de la firme NVDIA, ce qui fournit une nouvelle illustration de la circularité du financement de l'IA générative. Ces acteurs n’ont pas hésité à mettre la main au portefeuille, malgré l’irruption d’une nouvelle polémique majeure.
Grok, IA pornographique et pédophile
L’IA inclut un générateur d’image permettant de réaliser des DeepFake (faux contenus numériques conçus pour paraitre réels). Aux vidéos controversées s’est ajoutée, depuis le début de l’année, une fonctionnalité permettant de déshabiller des personnes réelles à partir d’une photo. L’IA produit une autre version de l’image où la personne est nue, en sous-vêtements ou maillot de bain et dans diverses poses suggestives ou situations dégradantes (y compris incluant des blessures corporelles). Grok accepte même de leur apposer des croix gammées et autres symboles pronazis sur la peau.
Ces images dégradantes sont diffusées publiquement et peuvent cibler des enfants. Face au tollé provoqué par cette option, xAI a rétropédalé en rendant uniquement accessible cette fonctionnalité aux abonnés payants, puis en la supprimant du réseau social X.
Non seulement cela démontre une volonté de monétiser l’exploitation sexuelle des femmes et des mineurs (Grok a déshabillé virtuellement des enfants de 4 ans en les recouvrant d’un liquide évoquant du sperme) tout en encourageant les comportements illégaux, mais le fameux “paywall” fonctionne mal et serait facile à contourner. Derrière l’apparente bonne volonté de xAI se cache une monumentale hypocrisie. Musk refuse de reconnaitre ses torts et de censurer son IA, malgré le scandale qu’elle provoque.
D’où ce paradoxe supplémentaire. La dérive technofasciste d’Elon Musk a commencé à devenir visible lorsque le patron de Tesla avait traité un secouriste britannique de pédophile via Twitter. Nous étions en 2018, des enfants se trouvaient bloqués dans une grotte thaïlandaise à la suite d’une visite spéléologique ayant mal tourné. Musk avait proposé une solution absurde pour les sauver. Le secouriste avait expliqué que cette solution technologique ne fonctionnerait pas et que le patron de Tesla ne connaissait rien au problème. Le milliardaire n’avait pas supporté que son image de génie visionnaire patiemment construite soit ainsi exposée pour la fraude qu’elle a toujours été. Il avait répliqué en traitant le secouriste de “pédo”.
Huit ans plus tard, Musk met au point une IA pédophile pour espérer combler les pertes financières d’xAI, évaluées à 1,5 milliard de dollars par trimestre. Il faut dire que malgré le nombre d’utilisateurs importants induit par son intégration gratuite à Twitter (enfin, X, décidément), Grok ne rapporte pas grand-chose à xAI. Le marché grand public est saturé de modèles concurrents bien souvent supérieurs. Et aucune grande entreprise d’envergure n’a souscrit aux offres professionnelles. Ce qui peut se comprendre : quelle organisation serait prête à compromettre son image en travaillant avec un outil s’autoproclamant « MechaHitler » et produisant du contenu pédophile à la pelle ?
Grok, l’IA au service de l’administration Trump et du Pentagone
Elon Musk a longtemps critiqué le gouvernement comme étant un acteur bridant l’innovation, conformément à l’idéologie libertarienne. Cette position était déjà en porte à faux avec le fait que le milliardaire doit tout au gouvernement américain. Rappelons qu’il a fait fortune grâce à deux start-up reposant entièrement sur Internet (invention issue de la recherche publique). Fortune qui a ensuite été sauvée par les contrats de la NASA avec SpaceX, les subventions de l’état californien au bénéfice de Tesla et le prêt fédéral de l’administration Obama. Considérer la main qui vous nourrit comme la source de vos problèmes peut paraitre hypocrite.
Mais Grok rajoute une couche à ce paradoxe. Alors que l’IA est clairement moins performante que ses concurrents, le gouvernement de Trump s’empresse de l’intégrer à de nombreuses administrations, dont le ministère de la Défense (tout juste renommé ministère de la Guerre, je vous rappelle que nous vivons en pleine dystopie techno-trumpienne).
Ce rapprochement s’inscrit dans un mouvement plus vaste de la Tech californienne et des entreprises travaillant sur l’IA. Après avoir longtemps proclamé que leurs outils ne devaient pas être utilisés à des fins militaires, elles ont cédé aux sirènes des gros contrats publics et des partenariats privés avec l’industrie de l’armement.
OpenAI, qui produit ChatGPT, s’était donné pour mission de mettre au point une IA bénéficiant à l’ensemble de l’humanité. Elle vient de signer un contrat avec Palantir, la société de gestion de données à usage de la surveillance, de l’armée et de la Police, dont le PDG a récemment expliqué que son entreprise était engagée dans une croisade impérialiste. Et que cela passait par le fait de “faire peur à nos ennemis et parfois les tuer”.
Enfin des signes de résistance ?
Dernier paradoxe. C’est du gouvernement habituellement le plus servile envers les intérêts américains et la Tech californienne qu’est venue la plus forte réaction. La Grande-Bretagne lance une enquête contre xAI et parle désormais de faire interdire le réseau social X sur son territoire. La France a également engagé des procédures judiciaires. Mais ce genre de démarche prend du temps et les dirigeants qui les engagent seraient bien inspirés d’appeler au boycott de X et d’examiner d’autres mesures coercitives.
Aux États-Unis, le tollé est également majeur. L’état de Californie a lancé une procédure judiciaire contre xAI. Et le vice-président JD Vance, un instrument de la Silicon Valley, a été contraint de condamner publiquement le détournement d’images de mineurs.
Il s’agit d’un test lourd de conséquences. Si Musk parvient à tirer profit de la situation malgré tout, plus rien ne sera impossible aux Big Tech. Car Grok n’est que le sommet de l’iceberg. Le révélateur d’un problème plus fondamental, ancré au cœur de la Tech : sa capacité à imposer ses choix et lubies à la société, en dehors de tout contrôle démocratique, sans subir la moindre conséquence pour les innombrables dégâts causés.
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