Les nouvelles technologies issues de la Silicon Valley devaient changer nos vies, comme Steve Jobs avait « changé le monde » avec son baladeur mp3 et son site de téléchargement de musique en ligne. L’ordinateur personnel allait nous émanciper. Internet serait un formidable puits de connaissance, vecteur de démocratie. Les réseaux sociaux connecteraient l’humanité tout entière. Du moins, c’était les promesses généralement associées au progrès technologique.
Il n’est pas nécessaire d’être luddite ou amish pour constater qu’on est loin du compte. Comme je l’écrivais en lançant cette newsletter :
“La ligne séparant les pyramides de Ponzi propres aux cryptomonnaies d’une entreprise à la pointe de l’innovation comme OpenAI apparait plus floue que voudrait nous le faire croire le récit médiatique dominant. Volontairement provocateur, mon concept de “Fake Tech” permet de faire la jonction entre une entreprise frauduleuse dont le modèle économique repose sur le vernis de l’innovation avec le cas d’une technologie ayant simplement échoué à tenir ses promesses (…) L’auteur américain Jason E. Smith estime ainsi que la troisième révolution industrielle a créé “des jouets, pas des outils” avant de conclure “l’âge de l’informatique est un raté”.
L’impact technologique de la “high tech” est indéniable, mais elle se contente d’enrichir ceux qui la mettent en oeuvre, alimentant une logique de concentration de pouvoir aux mains d’une poignée de capitalistes oeuvrant pour la dégradation de nos conditions de travail et la destruction de l’environnement.
C’était peu ou prou l’intuition et l’angle qui ont accouché de cette newsletter.
Dans son ouvrage, “COGIPpunk, comment le monde est devenu une dystopie discount” (Au Diable Vauvert, 2026) Benjamin Patinaud (alias Bolchegeek), prend le problème sous un angle bien plus percutant.
Une fois qu’on tire un trait sur les promesses des bonimenteurs de la Silicon Valley, il reste beaucoup de choses : des milliardaires démiurges, des mégas corporations toutes puissantes, un capitalisme de surveillance de plus en plus intrusif, un monde au bord de l’apocalypse climatique, des travailleurs ultra-précarisés par les algorithmes, un cyberespace pollué par des IA… Bref, ce que le Cyberpunk, sous-genre de Science Fiction apparu dans les années 1980, avait plus ou moins prédit.
À quelques points près.
Nous n’avons pas les voitures volantes, les justiciers cyborgs, les gangs de punks à motos défilant dans les mégalopoles interminables ni les implants bioniques. Mais nous tendons vers un individualisme forcené débouchant sur “une gigantesque expérience accélérée de darwinisme social”1 pendant que les transnationales pillent nos données pour accaparer notre temps de cerveau disponible et exploiter notre force de travail. Nos IA ne repoussent pas les limites de la conscience, elles produisent des vidéos de Will Smith mangeant des pâtes et hackent des sites gouvernementaux sans faire exprès.
Benjamin Patinaud met des mots sur cette “dystopie sans les trucs cools, un cyber sans le punk”. Sur 432 pages, COGIPpunk décrit par le menu notre dystopie discount et ses open spaces sans fin “où des larbins en costard présentent des PowerPoint ringards pour vendre des idées futuristes de merde à des tyrans médiocres”.
La plongée qu’il propose, par l’angle des phénomènes culturels plus que par celui des aspects techniques, est vertigineuse. Au-delà de la description de notre capitalisme tardif débouchant sur “une apocalypse sans fin, molle, aussi insipide qu’insidieuse”, COGIPpunk propose des pistes pour répondre à la question du pourquoi en est-on arrivé à cette “dystopie nulle à chier” et comment en sortir.
Il interroge ainsi le rôle des imaginaires et de la Science-fiction, dont les barons de la Tech sont très friands. Les “trucs cool” y sont souvent présents par esthétisme, pour ancrer le récit dans un futurisme, pas pour leurs aspects désirables (qui veut vivre dans une forêt de gratte-ciels de plusieurs kilomètres de hauteur ?) ni atteignables. Les pontes de la Silicon Valley ont pris la SF au premier degré : 1984 devient une utopie aux yeux de Larry Ellison, Jeff Bezos ne retient de Star Trek que les voyages dans l’Espace, Musk rêve des IA de Ian Banks sans réaliser qu’elles s’inscrivent dans une culture ultra-inclusive et socialiste…
Plutôt que de s’en prendre à la SF, il serait plus intéressant de s’interroger sur notre propre passivité, écrit Patinaud. “Le COGIPpunk ne tire pas tant son hégémonie de ses promesses, somme toute assez décevantes, que de l’absence d’alternative. Bien que “totalement inutile” il a le chic pour se rendre “rigoureusement indispensable”. (…) Nous avons troqué l’énergie du punk pour le confort du cyber”.
Le problème vient du système, car le job des technofascistes “ne consiste pas à concevoir des technologies utiles, sûres ou fonctionnelles, mais à les vendre à des clients et des investisseurs”. Quitte à exagérer les capacités de ces technos.
Foisonnant de références culturelles, d’études de cas et d’exemples édifiants, COGIPpunk nomme, décrit et dénonce notre “apocalypse sans fin”, cette utopie des milliardaires qui est aussi notre dystopie discount. Recommander sa lecture ne me paraissait pas suffisant. Heureusement, Benjamin Patinaud a accepté de répondre à mes questions !
La conversation qui suit a été éditée par souci de clarté et concision, puis relue par Benjamin. Bonne lecture !
Fake Tech : Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire ce livre ?
Benjamin Patinaud (alias Bolchegeek) : Je suis parti d’un sentiment que je vois apparaitre dans le discours public, portant sur la déception vis-à-vis du futur. On le retrouve à la fois dans la citation de Peter Thiel “on nous avait promis des voitures volantes et on a 140 signes…” et à l’opposé chez des gens exprimant la conviction qu’on vit dans une dystopie cyberpunk, mais où tout est un peu pourri. Je voulais interroger et cartographier ce sentiment. D’où il vient, quelle est la part de fantasme, d’erreur d’analyse, de contradictions plus ou moins rattachées à la pop culture. Comment ça se fait qu’on se soit habitué à la dystopie, d’où vient ce sentiment d’inévitabilité, cette hypernormalisation ?
Le cyberpunk et ses méga corporations étaient l’angle le plus évident pour décrire le technofascisme et faire un point sur notre situation politique, mais ça m’a amené à aborder plein de domaines, jusqu’aux fantasmes parfois contradictoires, que ce soient les affects sur le progrès un peu daté ou ceux portant sur l’effondrement et la fin du monde. J’ai procédé en me restreignant à mon domaine, tout en restituant la part des imaginaires dans la société, en partant des conditions matérielles des gens. Sans prendre les imaginaires comme des choses éthérées, qui n’auraient d’incidence que dans ce qu’on consomme comme produit culturel. Avec l’idée d’apporter des outils de compréhension et des moyens de se battre contre ce sentiment d’impuissance.
Fake Tech : Et pour ceux qui n’auraient pas la ref, pourquoi ce titre “COGIP Punk” ?
Benjamin Patinaud: (rires). Oui la COGIP2 au départ c’est une vanne. Une satire du monde de l’entreprise néolibérale, qui se moque de l’esprit “VRP du futur” et de son bullshit managérial. Elle ridiculise les cadres présentant leurs idées sans se rendre compte de leur dimension absolument dystopique, avec ce côté médiocre et ringard de mecs s’imaginant modernes et disruptifs. J’aurais aussi pu reprendre la notion de “Boring dystopia” déjà conceptualisée par Mark Fisher quinze ans plus tôt, mais la COGIP marchait bien comme point de départ à ma réflexion.
Fake Tech : Nous avons grandi avec l’arrivée de l’informatique puis de l’Internet, qui ont longtemps été perçus comme des révolutions technologiques porteuses de progrès. On repense à la célèbre pub pour le lancement du Macintosh en 1984, qui reflétait l’enthousiasme autour de la micro-informatique comme technologie émancipatrice, puisant ses origines dans la contre-culture californienne. Aujourd’hui, les barons de la Tech assument publiquement leur projet dystopique, voire technofasciste. Est-ce qu’il y a eu un point de bascule identifiable, où la Tech aurait perdu le côté punk ?
Benjamin Patinaud: C’est un sujet complexe qui m’a demandé pas mal de travail. À la base je viens de cette culture geek qui est aussi héritière d’une forme de contre-culture. La Tech avait un côté avant-gardiste avec la génération Steve Jobs, si ce n’est progressiste. Alors que la génération suivante est née avec l’informatique et n’a pas de liens avec la contre-culture des années 1960.
Mais je ne pense pas qu’il y ait un point de bascule. Si tu remontes la généalogie et cherches à identifier le moment où c’est parti en vrille, tu te rends compte qu’il y avait toujours une dimension réactionnaire au sein de la Silicon Valley, comme le montre l’historienne Sylvie Laurent. Reagan a écrasé la jeunesse des facs qui fumait des joints et manifestait contre la guerre du Vietnam, puis sa contre-révolution conservatrice a érigé des gens comme Steve Jobs en nouveaux capitaines d’industrie à la Ayn Rand. Il faut éviter de regarder la Silicon Valley de manière monolithique, car dès le départ on y trouve plein de contradictions. Il y avait déjà en germe une part de proto-libertarianisme, ce côté “on va changer le monde et devenir des gigamilliardaires géniaux, parce qu’en fait, c’est nous qui avons le futur entre nos mains”.
Au lieu de considérer que ces acteurs ont toujours été contre les idéaux de gauche, on peut estimer qu’ils étaient traversés par des contradictions. Docteur Jekyll et mister Hyde en quelque sorte. Le problème, c’est que c’est la part compatible avec le capitalisme qui a gagné. Un peu comme avec la culture geek, dont les aspects consuméristes sont devenus hégémoniques, parce que c’était les aspects les plus compatibles avec le capitalisme.
Fake Tech : Steve Jobs essayait globalement de concevoir de bons produits, alors que ses successeurs produisent une dystopie “nullissime”. Je pense au Cybertruck, à l’esthétique extrêmement pauvre des NFT, aux cryptomonnaies de Trump, au slop produit par les IA, aux “pervert glasses” de Zuckerberg… À défaut d’avoir les voitures volantes du Cyberpunk, ne pouvait-on pas au moins avoir une dystopie normale et fonctionnelle ?
BP: Si je devais résumer, cela tourne principalement autour de trois points. D’abord, ceux qui font la Tech sont généralement des mauvais lecteurs de SF qui entretiennent un rapport puéril avec ces imaginaires. Les voitures volantes, dans une oeuvre de fiction, c’est super. Mais dans le monde réel, ça ne fonctionne pas. C’est une idée de merde sous tout rapport. C’est le cliché parfait, un marronnier qu’on retrouvait déjà dans l’exposition universelle de 1900 avant d’être un élément, au même titre que les riffs sur synthé et les néons, de l’univers fertile de Blade Runner. J’aime bien citer China Miéville. Il explique qu’il adore la conquête martienne, mais que si le lecteur ne retient que ça, c’est idiot. On a beaucoup trop de problèmes à régler sur Terre pour s’occuper de Mars. En clair, les “trucs cools” de la Science Fiction sont souvent de mauvaises idées dans le monde réel.
Ensuite, ces mauvais lecteurs de SF n’ont pas le talent de leurs auteurs favoris. Quand Steve Jobs produit le spot publicitaire du Macintosh, il embauche Ridley Scott. Résultat, la pub est mortelle, elle a une vraie puissance évocatrice. Mais cite-moi une pub pour Tesla qui soit mémorable ? La présentation du Cybertruck, ce n’est pas du tout du même niveau. Les gens de la Silicon Valley ont globalement un imaginaire très pauvre. Et dès que tu mets de l’imaginaire publicitaire et commercial, quand tu ajoutes la recherche du profit, tu débouches sur des trucs ringards. Une version marchandisée et forcément un peu pourrie des concepts qu’ils avaient empruntés à la SF.
Enfin, il y a cette citation qui me revient, quelque chose comme “le capitalisme cherche à nous vendre rien en échange de tout”. Le but de la Silicon Valley, c’est de faire du profit. Ils n’ont pas besoin de produire des choses durables ou fonctionnelles, simplement des choses qui se vendent. L’hyperloop est un bon exemple. En termes d’urbanisme, ça n’a aucun sens. Mais les TGV, ce n’est pas assez futuriste, ça n’excite pas les investisseurs.
Pareil avec The Line ! Pourquoi tu cherches à vendre une ville en ligne droite? Il y a une raison pour laquelle on ne fait pas les villes en ligne droite. Mais ça fait venir des investissements. D’ailleurs, ils ont atteint un tel point de bullshit qu’ils n’arrivent même pas à finir le truc, malgré les milliers de morts sur le chantier. Tout ça fait aussi écho au principe d’enshittification, même si cette notion est plutôt mobilisée pour les plateformes. Je reprends plusieurs citations de Miéville dans le bouquin, dont “il ne faut pas blâmer la SF pour ses mauvais lecteurs” et “ce n’est pas la SF qui cause ce genre de sociopathie. Désolé de casser le délire, mais le responsable, c’est le capitalisme”. Au risque de tomber dans le cliché du marxiste de base, j’ai tendance à souscrire à cette ligne.
Fake Tech : Quel rôle peuvent néanmoins jouer la Science-Fiction et les imaginaires ? Est-ce que cette production culturelle a échoué à alerter ? Faudrait-il plus d’oeuvres allant dans ce sens ? Ou bien, au contraire, a-t-on besoin de davantage d’utopies dépeignant des futurs désirables ?
BP: Ça peut paraitre contre-intuitif compte tenu de mon domaine, mais j’ai tendance à relativiser le rôle des imaginaires. On parle beaucoup de la bataille culturelle, qui serait remportée par les réactionnaires, mais si tu regardes, nous ne sommes pas envahis d’imaginaires d’extrême droite. On n’est pas dans Starship Troopers.
Après, ce que l’extrême droite a compris, en reprenant Gramsci, c’est que le véritable enjeu se porte sur les moyens de production et de diffusion des imaginaires. Et de ce point de vue, ils ont des moyens bien plus puissants que les nôtres. Ils possèdent les grands médias, les maisons d’édition, bientôt des studios. Tu peux faire le meilleur roman du monde qui dépeint un futur désirable, si c’est Bolloré qui possède l’édition, si personne ne lit ton oeuvre, il y a un truc qui ne va pas.
De la même manière, et bien que ce soit réducteur, si tu compares le budget total des productions culturelles, y compris la télévision et le jeu vidéo, avec celui de la publicité, on est sur plusieurs ordres de grandeur d’écart. Et la pub, le marketing, c’est de la production culturelle qui véhicule des imaginaires consuméristes et capitalistes, pas subversifs.
Après, sur le type d’imaginaire à produire, je vois plein de gens avec le coeur du bon côté, qui pensent qu’il faudrait plus d’imaginaires désirables. Mais je n’ai pas l’impression que la gauche ait des difficultés à produire des horizons utopiques, au contraire. La question est de savoir comment on va toucher les gens avec ça. Il y a certainement une raison plus organique qui fait que notre société ne produit pas d’avenirs désirables, que les gens ne vont pas vers ça. En tant que commentateur, je suis obligé de le constater. Penser qu’il suffirait de produire plus d’utopies pour que ça aille mieux, non. Les oeuvres porteuses d’avenir désirable qui trouvent un public sont plutôt issues du genre post-apo que du Solar Punk, qui n’est par ailleurs pas un genre défini.
C’est intéressant de regarder la SF soviétique des années 1950-60. À cette époque l’URSS pouvait proposer des avenirs désirables, parce qu’elle envoyait Gargarine dans l’Espace et qu’il y avait des partis communistes très puissants dans de nombreux pays. Le concept de paradis des travailleurs qui exploraient l’Univers, c’était un truc Potemkine, sans mauvais jeu de mots, parce que derrière cette vitrine il y avait une réalité bien moins idéale. Mais la société pouvait adhérer à ce genre de récit.
Si le post-apo fonctionne aujourd’hui, c’est aussi parce qu’on a intégré l’idée qu’on serait tous des requins armés de flingues et qu’en cas d’effondrement on va s’entre-tuer. Les récits utopiques qui ressortent du post-apo partent quand même d’un effondrement, parce que notre société elle-même est porteuse de cet horizon.
Fake Tech: Quand tu vois que les gens continuent d’acheter des Tesla après les saluts nazis de Musk , qu’ils continuent d’utiliser ChatGPT au lieu de faire une recherche Google, est-ce que tu penses que la société a suffisamment conscientisé la “dystopie” ?
BP: Je pense qu’on est tous traversés par des contradictions, moi compris. On fait parfois des choix par facilité. Certains vont acheter des Teslas parce qu’ils aiment les modèles et veulent une voiture électrique. Après, le niveau de conscience est difficile à quantifier, mais tu n’as pas besoin de lire de la SF pour ressentir le côté apocalyptique des vagues de chaleurs et méga feux de cet été. Les gens expérimentent ça de différentes façons. Certains vont dire “ah c’est comme dans black mirror”. Quand tu scrolles toute la journée sur les réseaux sociaux et que tu vois passer des images d’enfants de Gaza décapités entre une vidéo de chat et un truc d’actu absolument banal sur une star du showbiz, tu ressens qu’il y a un truc qui cloche. Après c’est là que j’aime beaucoup le concept d’hypernormalisation. On voit bien que les choses ne sont pas normales, mais comme nous sommes dépossédés des moyens d’agir, des relais politiques et des outils pour déboucher tout ça, il nous reste qu’à continuer comme si de rien n’était.
La situation internationale est assez symptomatique. Les choses que fait Trump au cours de son second mandat étaient impensables il y a dix ans. Quand il kidnappe des dirigeants ou assassine à coup de roquettes Khameni, qui était quand même un leader spirituel pour toute une branche de l’Islam. Ou juste quand il publie une carte des États-Unis incluant les DOM-TOM, le Canada, le Mexique et le Groenland, ça ne provoque pas un petit accident diplomatique, on ne rappelle pas notre ambassadeur ? Je pense qu’à part quelques personnes matrixées, les gens ont compris qu’il y avait un problème.
Fake Tech : notre ministre des transports avait refusé d’autoriser le système d’aide à la conduite des Tesla, qui est loin d’être au point, avant de se raviser suite à un coup de fil d’Elon Musk. Tesla ne crée pas d’emplois en France, ne paye pas d’impôts, menace les emplois de Renault et PSA. Et Musk cherche à faire gagner l’extrême droite. Pourtant, notre ministre se couche. Comment expliques-tu la servitude de nos dirigeants face à ceux qui nous imposent cette dystopie ?
BP: Je pense qu’une partie des élites a peur de passer pour des ringards. Genre tout le monde va avoir des voitures autonomes sauf nous ? On sera les dindons de la farce ! Et puis tu as la crainte de se faire larguer dans la course technologique, qu’on retrouve dans le discours sur l’IA. “Il ne faut pas laisser la Chine et les USA nous laisser sur place”. Ça débouche sur une logique d’inévitabilité qui s’auto-entretien.
Après, tout le discours sur la Tech qui irait trop vite pour le pouvoir politique me parait une fausse excuse. Quand ils le veulent, l’Assemblée peut légiférer à toute vitesse. En fait, nos politiques sont très au fait de la hype, ils la suivent complètement et c’est pour ça qu’ils ne régulent pas. Mais dire “La tech va trop vite pour le débat démocratique donc on ne peut pas en débattre”, c’est une position un peu technofasciste. Qui explique pourquoi à Los Angeles les gens déglinguent les robots livreurs. Ils ne veulent pas se les faire imposer sans qu’on leur demande leur avis.
Une anecdote que je n’ai pas mise dans le bouquin, c’est l’arrivée des trottinettes électriques en libre-service à Lyon. Au départ c’était le Far West. Tu avais quatre ou cinq entreprises qui se disputaient le marché, des trottinettes déglinguées partout, les gens qui utilisaient ça n’importe comment. Et à côté de Lyon tu as une grosse agglomération avec une mairie de gauche, Villeurbanne. Et bien eux, ils ont vu les trottinettes arrivées et ont dit direct : on interdit. Jusqu’à ce que ce soit régulé, c’est non. Du coup tu passais de Lyon et sa jungle de trottinettes électriques au calme de Villeurbanne en quelques secondes. Ils auraient pu avoir peur de ne pas se faire réélire parce que pendant deux mois il y avait des trottinettes électriques en libre-service à Lyon et pas chez eux, mais non, ils n’ont pas flanché.
Je pense que cette peur de passer pour des obscurantistes agit beaucoup sur les décideurs. Mon intuition personnelle, mais pour le coup c’est une hot take que je n’ai pas eu le temps de trop creuser, c’est qu’il existe une prime politique au premier parti qui prendra position contre l’IA. En disant qu’on ne rentre pas dans le truc parce qu’on sera trop exposé en cas de crise économique ou autre. Du moins, qu’on va réguler à fond l’IA pour se protéger.
Fake Tech : Justement, tu termines ton ouvrage sur l’importance de ne pas tomber dans la fatalité. Tu écris que ce n’est pas parce que l’adversaire est ringard qu’il ne faut pas le combattre. Ta cartographie de notre dystopie est implacable. Mais comment sortir de ce sentiment d’impuissance qu’elle impose ?
BP: Un youtubeur a fait une vidéo parodique sur les essais de gauche, pour se moquer du fait qu’ils décrivent tous en détail des choses horribles, avant de se terminer sur un “bon, eh bien écoutez, il faut se mobiliser, voilà”. Je me suis complètement reconnu dans le truc ! C’est pour ça qu’à l’Humma, nous avions fait une vidéo qui reprenait Patrick Dewdney, qui est auteur de fantasy, disant : “moi, quand je ne sais pas quoi faire, je vais faire la vaisselle. Parce qu’il y a toujours des assos ou collectifs près de chez moi, et qu’il y a toujours moyen d’aider en y faisant la vaisselle”. C’est amusant que ça vienne d’un auteur, qui ne dit pas “Ouais, j’essaie de faire monter la conscience des gens”, mais propose des choses concrètes. C’est-à-dire, aller dans ton syndicat, prendre contact avec une asso, rejoindre une manif, y amener tes potes…
“Notre imaginaire ne nous a jamais préparé à livrer notre épopée contre des influenceurs rigolards, des marketeux ineptes et des managers tyranniques. Mais que nous ne trouvions pas l’ennemi à la hauteur ne l’a jusque-là pas empêché de triompher. (…) Il va falloir affronter sérieusement la dystopie, si nulle soit-elle.” Benjamin Patinaud, COPGIPpunk.
Bien sûr, pris individuellement, chacun de ces trucs parait insignifiant. Mais en réalité les solutions qui changent tout, d’un seul coup, ça n’existe pas. Rencontrer des gens, aller à une conférence, participer à une organisation, ça permet de respirer et de se redonner de l’énergie. Énergie que tu vas ramener dans le monde après. À ton taf ou dans tes milieux d’interventions. Il faut commencer par plein de petits trucs, parce que ça permet de construire du collectif, de produire une mise en chantier.
C’est pour cela que je reviens sur des exemples comme les manifs contre l’ICE avec des types en costumes de requins. Ça répond au coté absurde de notre dystopie, ça buzz, le côté happening fonctionne, tout en s’inscrivant dans un mouvement tenant un discours radical. Et on l’a vu aussi au Minnesota, où les gens ont réussi à virer la police de l’immigration de Trump (ICE) à coup de mobilisations dans la rue et d’actions collectives, comme se relayer la nuit au pied des hôtels pour empêcher les agents de dormir en tapant sur des casseroles. Les initiatives locales que j’évoquais permettent l’émergence d’un mouvement politique organique, réellement organisé, et qui produit un impact indiscutable.
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Propos recueillis par visioconférérence le 15 septembre 2026. Vous pouvez retrouver Benjamin Patinaud sur sa chaine YouTube Bolchegeek et le livre COGIPpunk dans toutes les bonnes librairies, ainsi qu’aux éditions Au diable Vauvert.
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Citation extraite du roman Neuromancer, de William Gibson, considéré comme l’oeuvre centrale du mouvement cyberpunk.
COGIP est le nom d'une entreprise fictive imaginée par les humoristes de Canal+ Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, dans les années 1980. Elle apparait, entre autre, dans l’émission “Message à caractère informatique”.



