Redistribuer les profits de l'IA : faut-il croire au "progressisme" d'Altman et Amodei ?
Revenu universel, taxes sur le capital et les robots, semaine de 4 jours... les géants de la Tech seraient-ils prêts à partager le gâteau de l'IA ?
La Silicon Valley redeviendrait-elle progressiste ? C’est ce que sous-entend le journal Le Monde à travers son article du 10 mai 2026 intitulé « Les gourous de la Tech multiplient les propositions de “New Deal” pour affronter les conséquences sociales destructrices de l’IA ».
Dario Amodei, patron d’Anthropic, a récemment produit un essai alertant sur les risques civilisationnels posés par l’IA. Depuis, il s’est prononcé en faveur d’une plus grande taxation du capital, sans pour autant défendre la proposition de loi californienne visant à instaurer un prélèvement unique de 5 % du patrimoine des milliardaires californiens. Le cofondateur d’Anthropic a par ailleurs déploré le fait que la philanthropie à la Bill Gates soit passée de mode auprès de ses pairs. Cette même philanthropie, instrumentalisée pour réduire le taux d’imposition, accroitre la fortune et étendre le pouvoir des principaux donateurs…
Mais c’est Sam Altman qui a fait couler le plus d’encre. Le patron d’OpenAI (ChatGPT) vient de publier une feuille de route contenant diverses propositions visant à redistribuer les bénéfices de l’IA et “démocratiser” son implémentation.

Après avoir alerté sur les risques d’une technologie qu’ils s’efforcent de déployer à toute vitesse, les papes de l’IA, Altman et Amodei, seraient-ils soudainement soucieux du bien-être de la société ? Ou bien s’agit-il d’une tentative d’enfumage supplémentaire ?
Des propositions réchauffées
Dans ce livre blanc de 13 pages se lisant presque comme un document de stratégie d’entreprise, il est beaucoup question de marketing et de mise en récit. La super intelligence serait toute proche, l’IA va tout bouleverser et produire des gains de productivité jamais vus. Le texte enfile les perles, lieux communs et punchlines appréciés des prophètes de l’IApocalypse, tel un bingo de promesses énoncées comme des inévitabilités. De ce point de vue, Altman s’inscrit dans le « marketing de la peur » qu’il dénonçait récemment.
La nouveauté provient d’une série de propositions pensées pour répondre aux risques et conséquences négatives censées résulter de la « révolution » IA.
Les passages sur l’importance de soumettre ces outils à la délibération démocratique et d’instaurer des régulations « protégeant les enfants, atténuant les risques sur la sécurité nationale et encourageant l’innovation » sont à peu près aussi convaincants que les derniers discours de Poutine sur l’importance du Droit international. Tout comme ceux appelant à « des politiques ambitieuses » pour que les travailleurs soient « associés aux dirigeants d’entreprises afin que l’usage de l’IA améliore les conditions de travail, la sécurité et respecte le droit du travail ». Pour rappel, ChatGPT-5 a été conçu spécifiquement pour remplacer des travailleurs et OpenAI a sciemment ignoré les alertes montrant que son chatbot poussait des enfants au suicide, empirant le problème lors de la conception de la version 5.
Mais ce sont les propositions économiques contenues dans cette feuille de route qui ont alimenté le récit médiatique autour de la soi-disant prise de conscience de la Silicon Valley.
De fait, Altman propose une demi-douzaine de mesures surprenantes. L’instauration d’une semaine de quatre jours (32 heures payées 40) par les entreprises bénéficiant des gains de productivité générés par l’IA fera sourire les salariés de la Silicon Valley auxquels la culture start-up vante l’idéal du 9-9-6 (travailler de neuf heures du matin à neuf heures du soir, six jours sur 7). Une culture qu’Altman a largement contribué à forger, en particulier lorsqu’il dirigeait le principal incubateur à start-up du pays.
La proposition portant sur la création d’un fonds d’investissement souverain alimenté par les profits des géants de la Tech pour redistribuer la richesse créée à tous les citoyens américains est plus originale. Elle semble s’inspirer du fond norvégien permettant de partager les profits de l’industrie pétrolière. Mais la proposition ne dit rien des montants requis ou du niveau de redistribution permis. Seul élément clairement indiqué, ce capital sera investi dans… la Tech, bien entendu.
Reste l’évocation d’une taxation plus importante des grandes entreprises et du capital, une redistribution des gains de productivité aux salariés (sur la base du volontariat, semble-t-il) et l’éternelle taxe sur les robots, qui serait appliquée aux clients d’OpenAI. Les esprits taquins pointeront le fait qu’aucune proposition ne vise à imposer des contraintes directes sur OpenAI et son PDG, alors que le document appelle par ailleurs à subventionner le déploiement de l’IA (cf. les paragraphes sur « le droit à l’IA » et « le développement du réseau électrique ») et de laisser aux syndicats ouvriers le soin de prendre en charge les reconversions professionnelles (cf. la partie sur « l’auto-entrepreneuriat assisté par l’IA »).
Du reste, ce genre de propositions n’a rien de nouveau. De nombreuses figures de la Silicon Valley évoquent depuis des années l’idée d’un revenu universel susceptible de subventionner les travailleurs mis au chômage ou précarisés par leurs soins. En 2016, Sam Altman militait en faveur d’un revenu universel, au point de financer par la suite des programmes expérimentaux. En 2017, Bill Gates plaidait déjà pour l’instauration d’une taxe sur les robots.
Mais depuis leur ralliement derrière l’administration Trump, les patrons de la Tech nous avaient habitués à l’étalage de leur cynisme réactionnaire, par opportunisme et convergence idéologique avec le projet technofasciste de la Maison-Blanche. Il convient donc de s’interroger sur les causes et la crédibilité de cet apparent revirement.
Une réponse au backlash anti-IA ?
L’article du Monde débute en citant Alex Karp. En mars 2026, le PDG de Palantir alertait « si la Silicon Valley imagine que nous allons supprimer tous les emplois en col blanc… sans penser que cela finira par la nationalisation de notre technologie, c’est qu’elle est stupide (…) si on leur dit que leurs emplois vont disparaître et qu’ils ne seront qu’un rouage, les gens finiront par sortir les fourches ». Un avertissement pas tout à fait désintéressé formulé par un patron par ailleurs ouvertement en croisade contre les civilisations non-occidentales, qu’il juge inférieures.
Sam Altman semble partager le diagnostic lorsqu’il déclare « La peur et l’anxiété suscitées par l’IA sont justifiées (…) nous avons un besoin urgent d’une réponse à l’échelle de la société tout entière ».
Ces propos permettent d’ancrer l’idée selon laquelle la révolution technologique sur laquelle misent Karp, Altman et Amodei est à la fois inévitable (aucun ne parle de ralentir le déploiement de ces systèmes) et vouée à transformer la société en profondeur. Mais tenir ce type de discours présente deux inconvénients majeurs. D’abord, il est performatif. Les grands patrons et les entreprises n’attendent pas les gains de productivité pour geler les embauches et justifier des plans de licenciement massifs, tandis que certaines professions sont déjà durement touchées. Ensuite, comme le résume très bien Karp, se vanter de détruire les vies de millions de personnes ne vous rend pas particulièrement populaire.
Les propositions d’Altman et Amodei peuvent ainsi se comprendre comme une première réponse à la révolte anti-IA qui gronde aux États-Unis et en France. Le patron d’OpenAI a été la cible d’une tentative d’attentat au cocktail Molotov à son domicile. Dans l’Indiana, un homme a ouvert le feu en vidant le chargeur de son arme devant la résidence d’un élu local ayant récemment voté en faveur de l’implantation d’un data center. Sur les réseaux sociaux, les commentaires prennent rarement le parti des victimes, alors qu’un autre type de contenu est devenu viral : celui d’intervenants se faisant huer par des étudiants lorsqu’ils évoquent l’IA au cours de cérémonie de remise de diplômes. Ainsi, l’ancien PDG emblématique de Google, Éric Schmit, a été conspué lors d’un discours qu’il prononçait à la cérémonie de remise des diplômes d’une grande université américaine. Dans les jours qui ont suivi, deux autres intervenants dans deux autres universités ont subi le même traitement lorsqu’ils ont parlé de l’IA. La surprise manifestée par ces dirigeants témoigne également d’un gouffre générationnel. Si les cadres supérieurs proches de la retraite s’émerveillent devant les possibilités offertes par cette « révolution technologique », les jeunes et les personnes plus exposées y vouent une hostilité viscérale. Les enquêtes d’opinions montrent qu’une majorité d’Américains est hostile à l’IA, dans une proportion écrasante chez les jeunes. Ils ne sont pas les seuls. Le réalisateur Guillermo del Toro a crié « fuck AI » lors de la présentation de son Frankenstein, se faisant le porte-voix de toute une profession.
Cette résistance ne s’exprime pas uniquement via les enquêtes d’opinions et les gestes isolés. Les actions en justice se multiplient, le monde de l’éducation s’organise contre l’IA aux USA et en Grande-Bretagne et il est de plus en plus difficile de construire un centre de données aux États-Unis. Les riverains s’y opposent férocement pour de nombreuses raisons : impact négatif sur les factures d’eau et d’électricité, bruit insupportable jusqu’à plusieurs centaines de mètres de distance, pollution atmosphérique, accaparement de terres… tout ça pour des créations d’emplois se comptant sur le doigt d’une main afin de faire fonctionner une technologie conçue pour produire des millions de chômeurs. Et qui provoque des vagues de suicides et de psychose chez les utilisateurs qui ne sont pas simplement rendus idiots et incompétents par ces outils.
Des promesses reposant sur des hypothèses douteuses.
Dario Amodei parle de taux de croissance de 10 à 20 % sans que cela ne fasse exploser de rire le journaliste du Monde, qui ajoute qu’« Elon Musk fait des prophéties du même ordre ». Rappelons que Musk avait promis un million de robotaxis dès 2020 et un premier homme sur Mars en 2024. En ce qui concerne l’IA générative, on attend encore les premiers signes de gain de productivité tangible, alors que des révolutions technologiques comparables (l’informatique, Internet) n’ont pas eu d’effet notable sur la croissance ou la productivité.
Une étude de 2026 portant sur 6000 dirigeants d’entreprises vient de conclure que ces derniers utilisaient à 66 % l’IA dans leurs sociétés (et plus des deux tiers personnellement), mais ne voyaient aucun signe de retour sur investissement positif. Plus récemment, la newsletter payante du Wall Street Journal rapportait que les patrons américains ne parvenaient pas encore à rendre les fameuses IA agentiques rentables. Et le PDG d’Uber vient de reconnaitre que les couts liés au déploiement de l’IA dans son entreprise le contraignaient à geler les embauches, sans pour autant produire de résultats. Cet aveu fait écho à celui de Starbucks et de quelques autres multinationales abandonnant des projets de déploiement de l’IA.
« Et l’effondrement de l’emploi des jeunes diplômés aux États-Unis ! » me diriez-vous ?
Il est imputable au manque d’embauche, ce qui peut s’expliquer aussi bien par les gains de productivité réels qu’espérés. Du reste, une étude récente vient de conclure que ce ralentissement serait surtout dû à l’irruption du télétravail depuis 2020, et non à l’IA générative. Selon les auteurs, le travail depuis la maison ne permet pas d’encadrer et former aisément les juniors, ce qui décourage les embauches de ce type.
Même si l’IA finit par produire un chômage de masse et des gains de productivité spectaculaires, il n’est pas certain que ses bénéfices seront captés par les géants de l’IA. Les entreprises leaders du secteur, comme OpenAI, xAI et Anthropic perdent des milliards de dollars chaque année. De leurs propres aveux, elles ne pensent pas atteindre la rentabilité sur le court terme. Les systèmes d’IA commercialisés actuellement sont massivement subventionnés par le capital risque : les utilisateurs finaux profitent de ces outils gratuitement ou payent des abonnements inférieurs aux couts d’usage. Chaque dollar de revenus perçus par OpenAI au premier trimestre 2026 lui coute 1,2 dollar en frais opérationnel.
Cette réalité explique le fait qu’OpenAI ait retiré du marché son programme de génération de vidéo Sora, les couts étant trop élevés et la demande trop faible. De son côté, Microsoft et Anthropic commencent à facturer l’utilisation de leurs IA au nombre de « jetons » générés (proportionnel au temps de calcul requis) tout en augmentant les prix. Cet abandon progressif de la tarification par abonnement constitue un signe supplémentaire de la non-pérennité du modèle commercial actuel.
En parallèle, le nombre d’utilisateurs de ChatGPT a décru pour la première fois sur le dernier trimestre, selon des sources internes à OpenAI. Une des causes identifiées serait la concurrence de Gemini (Google) et Claude (Anthropic). Outre le cout élevé des IA génératives reposant sur des LLM issus des stratégies de développement d’hyperscaling (des modèles toujours plus complexes et gourmands en puissance de calcul), la technologie se heurte aussi au risque de commodification. C’est-à-dire l’évolution d’une technologie rare et chère vers un produit standardisé, soumis à une grande concurrence et ne pouvant être vendu qu’à bas prix. Le chinois DeepSeek produit des modèles vingt fois moins chers offrant des performances comparables, par exemple.
Si tout cela vous parait en décalage avec le récit dominant ou votre propre expérience, laissez-moi vous partager l’exemple d’une amie chasseuse de têtes dans une PME.
Malgré une absence de compétence en informatique, elle a récemment utilisé ChatGPT pour concevoir un programme en langage Python lui permettant d’automatiser une tâche pouvant absorber jusqu’à 25 % de son temps de travail : la recherche de profils. Le robot scrape Internet pour lister les candidats qui méritent une prospection. Cela semble donner raison à Sam Altman, non ?
Pas vraiment. Elle a fait cela avec la version gratuite de ChatGPT (perte financière directe pour OpenAI) et utilise ce gain de temps pour moins travailler (pas de gain de productivité du point de vue de l’employeur). Enfin, le code a été relu par un ami programmeur pour le rendre plus souple et robuste, afin qu’il fonctionne encore lorsque les sites Internet visités par le robot auront effectué des mises à jour (autrement dit, sans le travail gratuit de l’ami programmeur, le robot n’aurait fonctionné qu’un temps limité avant de devoir être reconfiguré). Précisons aussi que le gain de temps est plus proche des 10 % que des 25 %, car mon amie doit ensuite trier, relire et analyser les données rapatriées par le robot.
Les récits tendant à démontrer le gain de productivité permis par des IA tombent souvent dans deux catégories : les succès personnels, indépendamment de l’employeur, qui ne débouchent pas nécessairement sur des gains de productivité du point de vue de l’entreprise (le salarié fournit le même travail, mais dégage du temps libre, ou produit plus vite du travail de moins bonne qualité qui génère une charge de travail supplémentaire pour ses collègues) ou bien l’entreprise impose l’usage de l’IA qui permet au salarié d’être plus productif avant d’être victime de burn-out (ou de voir sa productivité s’effondrer du fait de la fatigue mentale).
Tout ça pour dire que l’hypothèse selon laquelle l’IA va profondément transformer la société et générer des profits permettant une redistribution massive de revenus reste encore à démontrer. C’est avant tout un argument marketing pour attirer les investisseurs et pousser les clients à adopter ces outils.
Un paratonnerre dénué de toute crédibilité.
Admettons que le futur dépeint par Altman advienne tôt ou tard. Peut-on compter sur ce dernier pour œuvrer à la mise en place des propositions qu’il formule ?
Son discours doit être pris dans son contexte. Celui de la préparation de l’entrée en bourse d’OpenAI d’un côté, et des efforts législatifs visant à mieux réguler l’IA de l’autre. À Bruxelles, la mise en place de l’IA Act et la finalisation du « digital omnibus » qui doit adoucir les contours de ces régulations sont imminentes. À Washington, les questions liées à la régulation du secteur sont également à l’agenda législatif. Interrogée par l’AFP, la spécialise des questions de lobbyisme Margarida Silva, dénonce « un exercice de marketing ». Pour elle, la Tech déploie les mêmes stratégies de lobbyisme que les fabricants de cigarettes et le lobby pétrolier, mais « a beaucoup plus d’argent à y consacrer ».
La feuille de route d’OpenAI permet de mettre en avant des propositions allant clairement dans son intérêt, comme les subventions pour le déploiement de l’IA, tout en dépeignant un futur radieux où les gains financiers seraient redistribués. Ce qui permet de détourner l’attention des questions actuelles, visant à réguler tout de suite des aspects de l’industrie de la Tech, note l’experte interrogée par l’AFP.
Or, sur ce point, OpenAI prend des actions concrètes qui s’opposent directement aux propositions portant sur un futur hypothétique. L’entreprise a activement participé aux efforts du lobby pro-IA pour convaincre le gouverneur de Californie d’opposer son véto à une loi qui visait à placer des garde-fous sur le développement des IA génératives. De même, Altman et le numéro deux d’OpenAI, Greg Brokman, financent activement les candidats républicains favorables à la dérégulation de l’IA dans le cadre des élections de mi-mandats. Le Graal de ce lobby reste le vote d’un texte interdisant toute régulation au niveau des États (Californie, New York, Texas. etc.). Or, c’est à cette échelle que les régulations ont le plus de chance d’aboutir et que les lois promulguées tendent à influencer d’éventuelles lois fédérales.
D’un côté, OpenAI lutte contre la moindre régulation. De l’autre, son PDG appelle à réguler le secteur et partager ses profits…
Lui faire confiance pour activement faire advenir les propositions qu’il formule revient à miser sur Donald Trump pour lutter contre la corruption et le sexisme. Sam Altman est un adepte de drogues récréatives constamment décrit comme un manipulateur narcissique aux tendances sociopathiques. Il a manipulé Elon Musk et d’innombrables autres collaborateurs en présentant OpenAI comme une entreprise à but non lucratif qui publierait ses résultats en open source, avant de transformer la start-up en société à but lucratif opérant dans la plus grande opacité.
Depuis, OpenAI a refusé de corriger sérieusement les problèmes inhérents à ChatGPT (tendance à pousser des utilisateurs au suicide, à développer des psychoses, etc.) alors qu’Altman voulait mettre en place une version érotique du chabot. Il a également décidé de travailler plus intensément avec l’armée américaine de Donald Trump lorsque Anthropic remettait en cause ce genre de collaboration. La contradiction entre le discours et les actes devrait être disqualifiante.
Une autre vision de l’IA est possible
Historiquement, l’automatisation de pans entiers de la production (taylorisme, organisation scientifique du travail, fordisme…) ne produit pas une amélioration des conditions de travail, contrairement à ce qu’Altman appelle de ses vœux. En 1930, l’économiste John Maynard Keynes avait prédit que l’automatisation et les gains de productivité déboucheraient sur une semaine de 15 heures, nos besoins supposés constants étant largement satisfaits. Cette double hypothèse était fausse. Le capitalisme est capable d’augmenter notre niveau de besoin (avec la consommation de masse, la publicité, le désir mimétique qui nous pousse à vouloir vivre comme des milliardaires…) tout en s’assurant que les gains de productivité soient captés par les propriétaires des moyens de production. Pourquoi en serait-il autrement avec cette nouvelle technologie ?
Intrinsèquement, l’IA générative telle qu’elle est conçue par OpenAI, Anthropic, Musk et les GAFAM ne peut pas produire les effets bénéfiques que ces derniers agitent devant nos dirigeants. Comme le détaille brillamment Karen Hao dans son livre « Empire of AI », l’approche impérialiste et dominatrice choisie implique des effets de concentration de pouvoir dans les mains de quelques-uns. C’est précisément pour cela que ces IA sont conçues via une stratégie d’hypescaling nécessitant toujours plus de ressources (données, électricité, métaux, travail humain esclavisé, terrains…) et pensée pour rendre les utilisateurs accrocs. S’imaginer que les mêmes causes peuvent produire des effets diamétralement opposés n’a pas de sens.
Pourtant, une autre IA est possible.
On peut concevoir des LLM qui ne sont pas programmés pour donner l’illusion d’être plus humains ou intelligents qu’ils ne sont. Qui ne disent pas « je » et ne parlent pas comme un ami renforçant vos biais dans le but de vous manipuler. On peut très bien concevoir des IA qui ne nécessitent pas une telle quantité de données ni de ressources naturelles, comme l’explique Karen Hao. Les IA génératives qui ont permis des avancées spectaculaires en biochimie (récompensées par deux prix Nobel) ne reposaient pas sur des LLM généralistes.
De même, le développement des IA peut se faire en open source (comme c’est en partie le cas en Chine) et en dehors des logiques de marché (comme le fait la recherche universitaire). Une IA collaborative, transparente, sobre et éthique est possible. Au minimum, il serait normal que les entreprises développant l’IA soient tenues légalement responsables des drames provoqués par leurs outils, contraintes de publier leurs données d’entrainement, de respecter le copyright et de soumettre leurs modèles à des audits. Les nouveaux programmes devraient passer par une phase de test conditionnant une autorisation de mise sur le marché délivrée par la puissance publique. Idéalement, ce genre d’outil pourrait être socialisé ou déployé sur le mode des communs (comme l’accès à Internet, d’une certaine façon). Le déploiement des data centers devrait être soumis à la délibération démocratique, comme celui du déploiement de certains outils IA dans la sphère publique et l’éducation. À minima, une taxe Zucman sur les milliardaires éviterait la trop grande concentration des richesses. Mais de tout cela, Sam Altman et Dario Amodei ne parlent pas. Car cela s’oppose à leurs intérêts et épouse une logique qui remettrait en cause leur pouvoir.


